In memoriam Maître Jean-Jacques Munier (1924-2017)

Allocution du Professeur Joël-Benoît d’ONORIO
Président de la Confédération des Juristes catholiques de France
aux funérailles du 23 janvier 2017, en l’église Saint-François de Sales, Paris XVIIe.
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« Beati mortui qui in Domino moriuntur, opera enim illorum sequuntur illos »
(Heureux les morts qui s’endorment dans le Seigneur, car le bien qu’ils ont fait les accompagne)

 Celui qui nous réunit aujourd’hui dans cette église pour la dernière fois autour de lui était vraiment un homme de bien.
 Sa haute et fière stature ne laissait personne indifférent. La qualité de sa personnalité, impressionnante et séduisante, résultait d’une belle intelligence et d’une grande élégance, celles-là mêmes du coeur qui, sous un abord de courtoise réserve, imprégnaient tout son être dans ses relations tant personnelles que professionnelles.
 D’autres, bien plus qualifiés que moi, pourront évoquer le maître du barreau de Paris qu’il fut pendant plus d’un demi-siècle. Aussi m’en tiendrai-je, pour ma modeste part, à porter témoignage de l’autre maître, ce maître au sens intellectuel et spirituel du terme qu’il fut pour plusieurs d’entre nous, et tout spécialement pour celui à qui il a été demandé de prendre maintenant la parole.

 C’est encore jeune étudiant que j’ai connu M. et Mme Munier, à l’été 1974, au cours d’un congrès à Detroit, dans le lointain Michigan. En réalité, Me Munier me connaissait déjà – à mon insu – avant de me rencontrer outre-Atlantique car le cardinal Daniélou, dont il était un disciple (mais à qui, pour ma part, je n’avais parlé qu’une seule fois) lui avait conseillé de s’intéresser « à un jeune Marseillais de la Faculté de Droit d’Aix »…
 Ce premier contact fut déterminant pour nouer immédiatement une amitié très forte qui, depuis lors, ne sera jamais démentie ni prise en défaut. Et le « jeune Marseillais » se souvient d’avoir aussitôt trouvé ce grand monsieur fort simple et bien sympathique… pour un Parisien.
 Au cours de toutes ces décennies, j’ai toujours été impressionné par le bon sens, la vaste culture et l’acuité de jugement qui faisaient que Me Munier était considéré comme un sage, que ce fût parmi ses confrères du Palais, ses concitoyens d’Hédouville dont il fut longtemps l’élu, ou ses amis juristes catholiques qu’il retrouvait toujours avec plaisir.
 Tous ont convergé à reconnaître son courage intellectuel, la fermeté de ses convictions et l’opportunité de ses paroles qui, non moins que la sûreté de son expérience, traduisaient ce qu’il avait au fond de lui : sa fidélité à sa foi catholique, apostolique et romaine, une foi fervente, active et tranquille qu’il mettait en œuvre dans sa vie quotidienne, publique et privée, sans ostentation mais avec détermination.
 C’est sous cette égide spirituelle que nous nous sommes rapidement retrouvés quand il s’est agi de fonder, en 1978, la Confédération des Juristes catholiques de France qui rassemblera plus d’un millier de juristes de toutes les branches du droit, en coordonnant différentes associations régionales, dont celle des avocats de Paris.
 Me Munier fut non seulement un de nos fondateurs mais aussi la colonne portante de cette organisation dont il deviendra le délégué général dès le début et le demeurera jusqu’à a fin. Aux yeux de tous, il en fut le bienfaisant protecteur en facilitant les relations avec certaines personnalités qu’il côtoyait par ailleurs, en dénouant certaines difficultés individuelles ou bureaucratiques, parfois aussi en modérant avec doigté les élans d’impétuosité d’un jeune président au sang un peu trop méditerranéen et au verbe quelquefois trop abrupt pour des oreilles délicates… Autant dire que la présence de Me Munier m’a constamment été nécessaire et profitable.
 Avec le temps, cette collaboration religieuse s’est doublée d’une collaboration universitaire puisque, devenu enseignant, je fis appel à sa science judiciaire et à sa pratique professionnelle pour assurer à Aix des séminaires en droit du travail dont il était un brillant spécialiste nationalement reconnu et sollicité. Dans nos échanges, je lui parlais souvent de notre grand Portalis qui nous réunissait en quelque manière puisque le célèbre jurisconsulte provençal avait aussi ouvert un cabinet à Paris : celui de Me Munier, situé rue du Rocher, était justement à l’aplomb de la rue Portalis… Biographe du « père du Code civil », je me plaisais à lui rappeler que le maître du prétoire d’Aix était en outre connu pour la modicité de ses honoraires, dont il m’arrivait de présumer que c’était un trait encore demeuré commun aux avocats aixois et parisiens…

 Tout ceci et tant d’autres souvenirs m’ont toujours fait considérer Jean-Jacques Munier comme un second père – que j’ai néanmoins toujours appelé, à bon escient, « Maître » car c’est avec lui et grâce à lui que j’ai fait mes classes…
 C’est dire le plaisir que j’avais eu à lui témoigner indirectement ma profonde reconnaissance en lui faisant décerner l’Ordre pontifical de Saint-Grégoire-le-Grand, d’abord par le saint Pape Jean Paul II qui lui conféra le grade de chevalier, puis le grand Pape Benoît XVI qui le promut à celui de commandeur. Il reçut ces deux distinctions successives au milieu de ses amis juristes catholiques, au cours de nos colloques nationaux dont il suivait avec beaucoup d’attention tous les débats sous ces voûtes prestigieuses de l’Ile de la Cité.

 Me Munier manquera désormais à cette sympathique compagnie dont, comme chacun, il appréciait l’ambiance de cordialité et de simplicité qui entourait des échanges de grande qualité assurés par les plus grands noms du droit français.
 Lui-même était écouté, respecté et estimé dans cette assemblée annuelle qui, par mon intermédiaire, rend ici un hommage déférent à cet homme rigoureux et généreux, à cette personnalité brillante et attachante, à cette voix autorisée et mesurée.
 Cette voix s’est tue mais nous en entendrons l’écho encore longtemps. « Defunctus, adhuc loquitur », comme nous dit la Lettre aux Hébreux (XI, 4) : mort, il parle encore. Elle nous parlera, en effet, par le souvenir que nous en garderons, par l’exemple dont nous nous inspirerons, par l’affection que nous lui conserverons.
 A la vérité, cette voix s’est tue parce qu’au moment d’entrer dans son éternité, Me Munier savait qu’il pouvait compter sur une autre avocate – une avocate postulante en quelque sorte … – qui n’a certes pas passé sa licence à Aix, ni même fait l’Ecole du barreau de Paris, mais dont le ministère est obligatoire pour affronter le jugement ultime qui nous attend tous. Devant ce tribunal suprême, toute la science du droit et les arguties de la procédure ne sont pas d’un grand secours, et les plaidoiries sont dispensées de figures de style et des effets de manche.

« Advocata nostra », recueillez donc entre vos mains virginales la belle âme de ce grand Monsieur pour l’élever jusqu’à votre Fils, afin que les portes de la mort humaine s’ouvrent sur celles de la Miséricorde divine.
 Car cette belle âme de juriste fut celle d’un Juste.


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