Refonder la justice pénale ? XXVIIIe colloque national de 2017

            Le 25 novembre 2017, la Confédération des Juristes catholiques de France a tenu son XXVIIIecolloque national à la prestigieuse Première Chambre de la Cour d’appel du Palais de Justice de Paris, sur le thème : « Refonder la justice pénale ? ». La présidence en était assurée, cette année, par Son Eminence le Cardinal Dominique Mamberti, préfet du Tribunal suprême de la Signature apostolique à Rome, qui est la cour suprême de l’Eglise catholique réunissant à la fois les compétences d’une cour de cassation, d’une cour administrative et du ministère de la Justice.

            Ouvrant les travaux du colloque, le Professeur Joël-Benoît d’Onorio, président de la Confédération, les dédia d’emblée à deux de nos membres parmi les plus fidèles qui ont rendu leur âme à Dieu à quelques semaines d’intervalle au cours du premier semestre de cette année 2017, à savoir d’abord Maître Jean-Jacques Munier, célèbre avocat au barreau de Paris et qui fut un des co-fondateurs de notre Confédération et son délégué général dès l’origine et jusqu’à son décès (voir son éloge funèbre sur ce site), ensuite le Professeur Gérard Guyon, éminent historien du droit à la Faculté de Bordeaux et auteur d’une œuvre prolifique tout à fait en consonance avec l’objet de ce colloque puisqu’il était spécialisé dans l’histoire du droit pénal et du droit canonique.

            Abordant la présentation des travaux du jour, notre Président constata combien l’institution judiciaire était mal en point en France. Une véritable crise atteint ses structures, ses moyens, son personnel et jusqu’à sa politique judiciaire elle-même après la succession de réformes erratiques de ces dernières années ou décennies. Autant d’atteintes au prestige de la Justice et au principe même de l’Autorité judiciaire. Le pompeux projet de « Justice du XXIe siècle » s’est révélé à maints égards comme de grandes paroles pour un pauvre contenu. La réforme pénale ne serait-elle pas le serpent de mer de la Chancellerie ? Quant à la tentation actuelle d’introduire la miséricorde dans nos prétoires, l’orateur a fait observer que ce concept n’est pas familier aux juristes, qui préfèrent celui « d’indulgence ». Ayant passé ensuite en revue les nombreux problèmes auxquels est confrontée la Justice dans notre pays, il observait que la grâce présidentielle mériterait aussi une réflexion approfondie.

            Le Cardinal Mambertitraitait justement du thème « Justice et miséricorde ». A ce sujet, il rappelait l’action du saint Pape Jean-Paul II pour répandre le culte de la miséricorde, faisant ressortir qu’elle l’emportait sur le jugement. Les rapports sont complexes. La justice consiste à donner à chacun ce qui lui est dû. La miséricorde est d’abord une sensibilité à la misère, puis une pitié par laquelle on pardonne. Dans le monde antique, elle n’est pas appréciée. Le christianisme va la transformer. La Croix du Christ révèle la miséricorde de Dieu. Elle est un amour bienveillant. Finalement, la miséricorde est une plénitude de justice. Le Cardinal attire ensuite l’attention sur la pratique de la miséricorde dans l’Eglise. La société a besoin de cette valeur, car la justice est insuffisante pour assurer la cohésion sociale. Le mal ne peut être vaincu que par le bien. Les chrétiens ont ici un rôle important à jouer.

Les défis de la politique judiciaire

             Mme le Professeur Morgane Daury-Fauveau,directrice de l’Institut d’Etudes judiciaires de la Faculté de Droit d’Amiens, traitait ensuite de « La réforme pénale en France ». Avec une grande clarté, elle a su faire le point sur une législation pénale complexe, marquée en premier lieu par le caractère erratique de la lutte contre la délinquance. Il manque une vision globale de la Justice. Ainsi, depuis 2012, pas moins de six lois ont été prises contre le terrorisme, sans compter l’état d’urgence et les conventions internationales… On modifie les textes sans en connaître les fondations. Notre droit pénal actuel est marqué par une école de droit qui veut une « déjuridicisation » pour éviter la stigmatisation. La médiation est prônée pour éviter le recours au juge. Nous connaissons en outre une fausse promotion de la victime. La prolifération des droits conduit à une victimologie, si bien que la punition de l’auteur de l’infraction perd tout son sens. Mme Daury-Fauveau dénonce aussi la multiplication des groupements autorisés à agir pour les victimes. Ils recherchent souvent un retentissement médiatique, ainsi que de l’argent. Le phénomène est particulièrement grave dans le domaine de l’environnement. Tout ceci éloigne le procès pénal de sa vocation de protection de l’intérêt général. La justice restaurative préconisée par une directive européenne pose plus de problèmes qu’elle ne donne de solutions. Née dans les pays anglo-saxons, elle veut établir un dialogue entre la victime et l’auteur de l’infraction dans le processus de réparation avec le médiateur. La victime et l’auteur du mal sont sur un pied d’égalité ; elles seules sont concernées et non la société. Le postulat est idéologique. Nous ne sommes pas dans le rôle de l’Etat qui doit punir et non compenser un délit.

La pratique de la Justice 

            M. Hugues Berbain, premier avocat général à la Cour d’appel de Paris, avec sa conférence « La politique pénitentiaire », plongeait l’assistance dans le concret des prisons. Chiffres à l’appui, il montrait les nombreux problèmes posés par le manque cruel de maisons d’arrêt, la multiplication des violences en prison, le vieillissement de la population carcérale, l’interdiction de donner l’origine des délinquants. Les défis sont donc nombreux qui tiennent en particulier à l’état déplorable des établissements pénitentiaires et à la violence qui s’exerce contre le personnel. S’ajoute à cela ce qu’on appelle la radicalisation. Le climat social très tendu rend de plus en plus difficile le métier de personnel de surveillance. Il faut construire des prisons, concevoir des quartiers d’intégration pour les radicalisés, développer le renseignement pénitentiaire, adapter la question de l’exécution des peines et mieux former le personnel.

            Maître Eric Verrièle, avocat au Barreau de Paris, traitait ensuite de « L’avocat dans le procès pénal ». La Justice est dans la continuité de l’Etat. Le procès est toujours une machine complexe dans laquelle le rôle de l’avocat est ingrat. La Cour européenne des droits de l’homme rappelle qu’il ne faut pas d’obstacle à la liberté d’expression de l’avocat ; il doit en particulier pouvoir nouer des relations spécifiques avec le client qui l’a librement choisi. La difficulté est de trouver la place pour la victime. Ainsi, avec la correctionnalisation des crimes sexuels, va se poser, par exemple, la question de la publicité ou non des débats. Dans une procédure où il est nécessaire d’avoir une vue longue, Me Verrièle montre combien est précieux le rôle de l’avocat. Il empêche en particulier le magistrat de juger en rond et est une garantie pour faire accepter sa décision.

Le droit pénal canonique 

            Ce thème était abordé par le R.P. Bruno Gonçalves, Promoteur de Justice de la Province ecclésiastique de Besançon et maître de conférences à la Faculté de Droit canonique de Paris. L’Eglise a d’abord connu un empilement important de lois pénales lié à son habitude de compilation. Après un début de remise en ordre opérée par Pie IX, il est apparu la nécessité d’entreprendre un mouvement de réforme qui a débouché en deux étapes, d’abord sur la codification de 1917, puis sur la réforme du Code de 1983. Il n’est pas terminé. Le but est de rendre le droit pénal canonique efficient, alors qu’il tendait à disparaître. Ainsi, Benoît XVI a décidé une réforme de la discipline pénale de l’Eglise pour la rendre plus efficace, dans le cadre notamment des cas des clercs prêtres coupables de conduite scandaleuse. Le Père Gonçalves fait le point sur les grands axes de la réforme entreprise qui pourrait aboutir notamment, à la disparition de la distinction, propre au droit canonique, entre peines médicinales et peines expiatoires. Un nouveau catalogue des peines est envisagé qui prendra en considération la peine de l’excommunication à nouveau frais.

            De nombreuses questions de l’auditoire ont émaillé les débats qui ont suivi chaque communication.

             Cette rencontre nationale fut aussi l’occasion pour distinguer trois dames qui, durant plusieurs années, ont contribué à l’apostolat des juristes catholiques, illustrant ainsi le rôle du laïcat pour relayer la mission et le message de l’Eglise dans la société contemporaine : Mesdames Marie-Pauline Deswarte et Michèle-Laure Rassat, professeurs émérites des Facultés de Droit, et Madame Patricia Lemoyne de Forges, magistrat administratif, qui ont reçu des mains du Cardinal Mamberti la croix de Dames de l’Ordre pontifical de Saint-Sylvestre Papeque leur a décerné le Souverain Pontife en témoignage de reconnaissance et en signe d’encouragement.

            Le lendemain, les participants se sont retrouvés pour la messe pontificale du Christ-Roi de l’Univers célébrée par Son Eminence le Cardinal Mamberti en la magnifique église paroissiale Saint-Thomas d’Aquin dont le curé, Mgr Jérôme Angot – lui-même juriste de formation puisqu’ancien commissaire de la Marine nationale –  rappela, dans son mot d’accueil qu’elle fut celle du grand Portalis dont les funérailles nationales se déroulèrent en ce même lieu en août 1807…

            Le lecteur aura compris la richesse de ce colloque. Pour la savourer pleinement il lui faudra se reporter aux Actes écrits qui seront publiés aux Editions Pierre Téqui, comme les précédents dont nous rappelons les derniers titres :

Le mariage en questions,2014

La dignité au regard du droit, 2015

 

 

In memoriam Maître Jean-Jacques Munier (1924-2017)

Allocution du Professeur Joël-Benoît d’ONORIO
Président de la Confédération des Juristes catholiques de France
aux funérailles du 23 janvier 2017, en l’église Saint-François de Sales, Paris XVIIe.
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« Beati mortui qui in Domino moriuntur, opera enim illorum sequuntur illos »
(Heureux les morts qui s’endorment dans le Seigneur, car le bien qu’ils ont fait les accompagne)

 Celui qui nous réunit aujourd’hui dans cette église pour la dernière fois autour de lui était vraiment un homme de bien.
 Sa haute et fière stature ne laissait personne indifférent. La qualité de sa personnalité, impressionnante et séduisante, résultait d’une belle intelligence et d’une grande élégance, celles-là mêmes du coeur qui, sous un abord de courtoise réserve, imprégnaient tout son être dans ses relations tant personnelles que professionnelles.
 D’autres, bien plus qualifiés que moi, pourront évoquer le maître du barreau de Paris qu’il fut pendant plus d’un demi-siècle. Aussi m’en tiendrai-je, pour ma modeste part, à porter témoignage de l’autre maître, ce maître au sens intellectuel et spirituel du terme qu’il fut pour plusieurs d’entre nous, et tout spécialement pour celui à qui il a été demandé de prendre maintenant la parole.

 C’est encore jeune étudiant que j’ai connu M. et Mme Munier, à l’été 1974, au cours d’un congrès à Detroit, dans le lointain Michigan. En réalité, Me Munier me connaissait déjà – à mon insu – avant de me rencontrer outre-Atlantique car le cardinal Daniélou, dont il était un disciple (mais à qui, pour ma part, je n’avais parlé qu’une seule fois) lui avait conseillé de s’intéresser « à un jeune Marseillais de la Faculté de Droit d’Aix »…
 Ce premier contact fut déterminant pour nouer immédiatement une amitié très forte qui, depuis lors, ne sera jamais démentie ni prise en défaut. Et le « jeune Marseillais » se souvient d’avoir aussitôt trouvé ce grand monsieur fort simple et bien sympathique… pour un Parisien.
 Au cours de toutes ces décennies, j’ai toujours été impressionné par le bon sens, la vaste culture et l’acuité de jugement qui faisaient que Me Munier était considéré comme un sage, que ce fût parmi ses confrères du Palais, ses concitoyens d’Hédouville dont il fut longtemps l’élu, ou ses amis juristes catholiques qu’il retrouvait toujours avec plaisir.
 Tous ont convergé à reconnaître son courage intellectuel, la fermeté de ses convictions et l’opportunité de ses paroles qui, non moins que la sûreté de son expérience, traduisaient ce qu’il avait au fond de lui : sa fidélité à sa foi catholique, apostolique et romaine, une foi fervente, active et tranquille qu’il mettait en œuvre dans sa vie quotidienne, publique et privée, sans ostentation mais avec détermination.
 C’est sous cette égide spirituelle que nous nous sommes rapidement retrouvés quand il s’est agi de fonder, en 1978, la Confédération des Juristes catholiques de France qui rassemblera plus d’un millier de juristes de toutes les branches du droit, en coordonnant différentes associations régionales, dont celle des avocats de Paris.
 Me Munier fut non seulement un de nos fondateurs mais aussi la colonne portante de cette organisation dont il deviendra le délégué général dès le début et le demeurera jusqu’à a fin. Aux yeux de tous, il en fut le bienfaisant protecteur en facilitant les relations avec certaines personnalités qu’il côtoyait par ailleurs, en dénouant certaines difficultés individuelles ou bureaucratiques, parfois aussi en modérant avec doigté les élans d’impétuosité d’un jeune président au sang un peu trop méditerranéen et au verbe quelquefois trop abrupt pour des oreilles délicates… Autant dire que la présence de Me Munier m’a constamment été nécessaire et profitable.
 Avec le temps, cette collaboration religieuse s’est doublée d’une collaboration universitaire puisque, devenu enseignant, je fis appel à sa science judiciaire et à sa pratique professionnelle pour assurer à Aix des séminaires en droit du travail dont il était un brillant spécialiste nationalement reconnu et sollicité. Dans nos échanges, je lui parlais souvent de notre grand Portalis qui nous réunissait en quelque manière puisque le célèbre jurisconsulte provençal avait aussi ouvert un cabinet à Paris : celui de Me Munier, situé rue du Rocher, était justement à l’aplomb de la rue Portalis… Biographe du « père du Code civil », je me plaisais à lui rappeler que le maître du prétoire d’Aix était en outre connu pour la modicité de ses honoraires, dont il m’arrivait de présumer que c’était un trait encore demeuré commun aux avocats aixois et parisiens…

 Tout ceci et tant d’autres souvenirs m’ont toujours fait considérer Jean-Jacques Munier comme un second père – que j’ai néanmoins toujours appelé, à bon escient, « Maître » car c’est avec lui et grâce à lui que j’ai fait mes classes…
 C’est dire le plaisir que j’avais eu à lui témoigner indirectement ma profonde reconnaissance en lui faisant décerner l’Ordre pontifical de Saint-Grégoire-le-Grand, d’abord par le saint Pape Jean Paul II qui lui conféra le grade de chevalier, puis le grand Pape Benoît XVI qui le promut à celui de commandeur. Il reçut ces deux distinctions successives au milieu de ses amis juristes catholiques, au cours de nos colloques nationaux dont il suivait avec beaucoup d’attention tous les débats sous ces voûtes prestigieuses de l’Ile de la Cité.

 Me Munier manquera désormais à cette sympathique compagnie dont, comme chacun, il appréciait l’ambiance de cordialité et de simplicité qui entourait des échanges de grande qualité assurés par les plus grands noms du droit français.
 Lui-même était écouté, respecté et estimé dans cette assemblée annuelle qui, par mon intermédiaire, rend ici un hommage déférent à cet homme rigoureux et généreux, à cette personnalité brillante et attachante, à cette voix autorisée et mesurée.
 Cette voix s’est tue mais nous en entendrons l’écho encore longtemps. « Defunctus, adhuc loquitur », comme nous dit la Lettre aux Hébreux (XI, 4) : mort, il parle encore. Elle nous parlera, en effet, par le souvenir que nous en garderons, par l’exemple dont nous nous inspirerons, par l’affection que nous lui conserverons.
 A la vérité, cette voix s’est tue parce qu’au moment d’entrer dans son éternité, Me Munier savait qu’il pouvait compter sur une autre avocate – une avocate postulante en quelque sorte … – qui n’a certes pas passé sa licence à Aix, ni même fait l’Ecole du barreau de Paris, mais dont le ministère est obligatoire pour affronter le jugement ultime qui nous attend tous. Devant ce tribunal suprême, toute la science du droit et les arguties de la procédure ne sont pas d’un grand secours, et les plaidoiries sont dispensées de figures de style et des effets de manche.

« Advocata nostra », recueillez donc entre vos mains virginales la belle âme de ce grand Monsieur pour l’élever jusqu’à votre Fils, afin que les portes de la mort humaine s’ouvrent sur celles de la Miséricorde divine.
 Car cette belle âme de juriste fut celle d’un Juste.

Vers une démocratie dévoyée ?

 

Joël-Benoît d’ONORIO
Professeur des Universités

Depuis quatre décennies, tous les oracles institutionnels et médiatiques nous avaient assurés que l’avortement était une question définitivement réglée par la loi Veil de 1975 considérée comme quasiment supra-constitutionnelle tant elle était réputée intouchable… sauf quand on la retouchait pour en aggraver les effets en la vidant progressivement de tous ses garde-fous, notamment sous la férule idéologique des gouvernements socialistes.

Or, voici que ce sujet, frappé d’interdit républicain, est revenu au premier plan par les imprudences verbales de M. Juppé qui, dans l’affolement de sa désillusion du premier tour des « primaires cde la droite et du centre », a voulu tendre un piège à M. Fillon en lui reprochant de ne pas considérer l’avortement comme « un droit fondamental ». Pourtant aucun juriste en France – même favorable à l’avortement – ne soutiendra qu’il s’agit d’un droit « fondamental ». A la vérité, ce n’est même pas un droit au sens strict puisqu’aux termes de la loi, confirmés par la jurisprudence du Conseil constitutionnel, le recours à l’avortement ne constitue qu’une exception (sous des conditions certes de moins en moins contraignantes) au principe qui reste « le respect de tout être humain dès le commencement de sa vie » inscrit dans le Code civil (1). On pardonnera néanmoins cette erreur à l’excellent élève Juppé à qui a seulement manqué une formation juridique, ce qui, n’eût été sa superbe, aurait dû le conduire à s’informer avant de parler.

C’est aussi le même politicien à la sensibilité très laïque qui a subitement retrouvé des élans (ou des relents) de catholicité pour remettre la religion en plein milieu du débat politique mais, là encore, il a fait « tout faux » en se réclamant du Pape actuel dont on ne sache pas qu’il tienne l’avortement comme un droit fondamental, pas plus que le prétendu « mariage homosexuel » ! Et c’est encore lui qui a refusé de rouvrir le débat sur la calamiteuse loi Taubira censément « pour ne pas diviser les Français », mais qui n’a pas hésité pas à rouvrir celui de l’avortement qui est tout autant diviseur. A la vérité, nous avons assisté en l’espèce à une instrumentalisation du droit et de la religion à des fins purement électoralistes par un prétendant dépité qui s’y voyait déjà.

Mais il est tout aussi dommage que M. Fillon soit tombé dans le panneau girondin pour protester avec indignation de son « immaculée conception » de la légalisation de l’avortement, comme si cette acceptation devenait la condition sine qua non pour aspirer à la magistrature suprême, conformisme empressé qui pourrait lui aliéner un contingent de voix aux prochaines échéances électorales (2). Et les médias trop heureux d’emboîter le pas pour s’indigner que ce candidat ait pu émettre – fort timidement – une once de réserve strictement personnelle en raison de sa foi intime à propos d’un acte qui a toujours été condamné par la morale naturelle sur laquelle se fondait la répression du Code pénal jusqu’à ces dernières années. Mais tous les bateleurs d’estrades et de plateaux, incessants imprécateurs des « droits de l’homme » et de la liberté d’expression, sont pris en flagrant délit d’hypocrisie : ils ne se réfèrent aux grands principes que lorsque ceux-ci sont à leur avantage idéologique. Voir ainsi foulées au pied les libertés – pour le coup, vraiment fondamentales selon notre droit – de conscience, de religion ou simplement d’expression en dit long sur l’avachissement des esprits dans notre Pays dont les idéaux qui ont fait le tour du monde sont ainsi ravalés au rang de tics incantatoires vidés de toute effectivité… si tant est qu’ils en aient jamais eu car on connaît le sort des « immortels principes de 1789 » dans les années sanguinaires et liberticides qui ont immédiatement suivi leur proclamation.

Etre opposé à la légalisation hier de l’avortement, aujourd’hui des cohabitations homosexuelles, demain de l’euthanasie, constituerait-il désormais une indignité nationale ? Quand Mme Taubira opère un saut qualitatif brusque – pour parler comme les marxistes – en décrivant sa loi comme « un changement de civilisation », sur le fondement démocratique de quel mandat ou de quel référendum doit-on nécessairement la suivre ? A y être, pourquoi ne pas carrément envisager de déchoir de la nationalité française ces mauvais citoyens qui osent encore critiquer les lois Veil et/ou Taubira, promues parangons de la modernité et que d’aucuns prétendraient inclure dans les « valeurs de la République » ? Faudrait-il s’y rallier en conscience sous le fallacieux prétexte qu’elles ont été votées par le parlement, quand nombre d’autres lois sont quotidiennement inappliquées, vilipendées et d’ailleurs constamment révisées, voire abrogées ? Et ce, alors même qu’elles ont été présentées comme des lois de simple permissivité et d’ouverture ? Ce mensonge politique a depuis éclaté au grand jour de ses auteurs qui sont tellement permissifs et ouverts qu’ils ne peuvent même pas imaginer qu’on puisse ne pas penser comme eux… A l’occasion de cette « primaire ‘ouverte’ de la droite et du centre », ils ont joué à se faire peur en fantasmant sur un illusoire « lobby catho » (« Au secours, Jésus revient ! » titrait même Libération) (3) pour mieux masquer la réalité de l’omniprésence du « lobby LGBT » qui a pourtant infiltré tout l’appareil de l’Etat… Ces libéraux de tous bords et de toutes obédiences, qui invoquent la laïcité pour contester l’influence de la morale sur le droit, sont si intimement persuadés d’être l’incarnation du Bien qu’ils sont incapables de comprendre qu’il y ait encore des gens à tarder à se ranger à leurs raisonnements. Faussement libéraux, ils se révèlent ainsi comme les bâtards de Rousseau, de Marx et de Lénine car les Soviétiques ne pensaient pas ni n’agissaient différemment… D’où ce néo-moralisme lassant qu’ils prétendent imposer dans toute la société et toutes les institutions en dénonçant à la vindicte médiatique toute pensée « déviante ».

Deux champs d’expérimentation sont officiellement privilégiés à cette fin : d’abord l’éducation (ou plutôt la rééducation) nationale, où il s’agit de modeler les jeunes esprits aux nouveaux canons de la « déconstruction » en soustrayant les enfants à l’influence « stéréotypée » de leurs parents, selon le plan d’action avoué des ministres Peillon et Belkacem ; ensuite les médias, déjà tout acquis à la cause pour matraquer les esprits réceptifs de contre-modèles de banalisation de toutes les déviances. Après quoi, moyennant quelques sondages habilement orientés, le législateur n’a plus qu’à attendre le moment opportun pour la cueillette… On voit bien, de la sorte, que le débat n’est nullement juridique mais exclusivement idéologique.

Dans ces conditions, se pose la question de la nature et de la finalité de notre démocratie qui n’est plus la loi de la majorité mais celle des minorités de tout acabit (ethniques, culturelles, sexuelles…). Et si une démocratie moderne et authentique est bien celle qui sait harmoniser la loi de la majorité avec les droits de la minorité, elle se dévoie quand elle prétend traiter avec des minorités. Anodin en soi, ce passage du singulier au pluriel est en vérité porteur d’une dégénérescence de la démocratie conduite à choisir ses minorités privilégiées et à ignorer, voire dénigrer, systématiquement celles qui ne sont pas dans la ligne du parti (prétendument) intellectuel qui aspire à la domination des esprits. Il peut même arriver que soit traitée comme minorité négligeable ce qui est en réalité une majorité restée silencieuse jusqu’à se manifester ces soirs d’élections qui font subitement déchanter tous les sociologues télévisuels et astrologues de la politique…

Sur les questions de société (que les pédants qualifient du néologisme de « sociétales »), serait-ce trop demander à notre démocratie et à nos médias – principalement ceux du service public (notamment France Inter) qui font tous les jours tout le contraire – de traiter au moins à égalité les pour et les contre ? Il y va de l’impartialité de l’Etat et de l’utilisation des fonds publics qui sont, par principe, destinés à tous les citoyens sans discrimination. Or l’Etat impartial, qui est le propre de la conception occidentale de l’Etat de droit, s’est maintenant dévoyé en Etat partisan, adepte d’une idéologie sectaire qui rejette dans les poubelles de l’histoire et l’opprobre sociale tous ceux qui n’entrent pas dans ses vues. La police de la pensée fait peser une énorme chape de plomb sur les intelligences de ce pays que la gauche, incessante et arrogante donneuse de leçons, prétend régenter au moyen d’une succession de lois de circonstance, la dernière en date étant la proposition de « délit d’entrave numérique à l’avortement » visant à bâillonner tout discours contraire à la propagande gouvernementale. Pour pérenniser ces légalisations, elle escompte sur le ralliement à terme de la droite française dont on ne sait si elle est vraiment « la plus bête du monde » mais dont on peut craindre qu’elle soit vraisemblablement la plus à gauche du monde… Les exemples des lois Veil et Taubira en sont la déplorable illustration : après les avoir combattues avec acharnement et paradé en tête des cortèges de rue, nos politiciens d’alternance n’oseront rien y changer, et ce sera pareil pour tout le reste. On voudrait entretenir l’antiparlementarisme et la crise de la démocratie représentative qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Nonobstant ce pluralisme monocolore instauré par une vraie gauche et adopté par une fausse droite qui participe à l’entretien de cette véritable discrimination philosophique et morale que personne n’ose dénoncer publiquement, on continuera à dire tranquillement, et à enseigner doctement du haut de nos chaires universitaires, qu’il n’y a pas, en France, de délit d’opinion…

La perte du sang froid intellectuel et politique de M. Juppé aura néanmoins révélé la permanence des tensions artificiellement étouffées de la société française contemporaine qui est loin d’avoir avalisé toutes ces réformes législatives extravagantes et mortifères. Il est erroné de prétendre qu’il y a des questions beaucoup plus importantes pour la France parce que le respect de la vie, l’intégrité du mariage et la protection de la famille sont bel et bien des sujets éminemment politiques en ce qu’ils engagent la structure institutionnelle de la société, la cohésion morale de la nation et l’avenir démographique de la population. Le nier revient à en faire des boomerangs. Certains ne tarderont pas à se les prendre bientôt en pleine figure.

 

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  1. On peut d’ailleurs voir dans cette loi le parfait exemple du principe devenu l’exception et de l’exception devenue le principe…
  2. Ce qui suffit à ne pas faire de M. Fillon « le candidat des catholiques », comme le répètent à l’envi des commentateurs ignorants qui ne savent même pas distinguer un archevêque d’un goupillon.
  3. Première page du 24 novembre 2016. Sans se laisser rebuter par la contradiction, ce journal a néanmoins rejoint le chœur des indignés quand un autre candidat s’est hasardé à parler d’un « lobby sioniste »…

 

Intransigeant ou populaire ? Une erreur de jugement.

Joël-Benoît d’ONORIO
Professeur des Universités
Président de la Confédération des Juristes catholiques de France

Dans son article paru dans La Croix du 22 avril, Mgr Dagens, évêque et académicien français – qu’il ne faut pas confondre avec l’épiscopat ni avec l’Académie… – croit percevoir un « catholicisme intransigeant » dans les réactions populaires contre le prétendu mariage fallacieusement dit « pour tous ». Pourtant, sans sortir de son évêché pour battre le pavé de Paris ou d’ailleurs, il aurait pu constater que ces Français n’étaient pas tous catholiques et encore moins « catholiques intransigeants », mais de simples citoyens responsables et conscients de l’extrême gravité de l’enjeu. L’auteur y a même décelé rien moins que des influences maurassiennes… pour se contredire aussitôt en affirmant avec justesse que « ces idéologies sont mortes et que personne ne peut les ressusciter » !

Le prélat redoute que « cette posture militante, cette culture de combat » ne servent de prétexte pour aiguiser l’hostilité de certains à qui il réserve ses élans d’indulgence et de miséricorde en ne les désignant que comme « ceux qui se méfient des religions »… Mais les faits infirment ses craintes car c’est bien le projet de loi qui a suscité ces réactions et non le contraire : nos socialistes prennent l’initiative d’un bouleversement énorme et sont ensuite tout étonnés qu’il y ait encore des gens pour réagir ! Eût-il été préférable qu’on acceptât sans mot dire une telle réforme qui, au-delà du simple bon sens, défie les lois de la nature humaine et le fondement de la société ? Mgr Dagens, qui a si souvent réfléchi, écrit et parlé sur nos sociétés démocratiques, concevrait-il les citoyens modernes sans conscience morale et politique, comme des moutons qui vont docilement au gouffre où on les conduit ? Aurait-il oublié les prescriptions du concile Vatican II ou n’en aurait-il conservé que cette déformation médiatique et idéologique qui a tant imprégné le clergé d’une époque révolue qu’il a bien connue puisqu’elle fut précisément la sienne ?

S’il concède qu’il faut lutter contre « tout ce qui déshumanise notre société » et notamment « la crise du mariage et des valeurs communes », il se garde, en spectateur non engagé, de donner une méthode alternative. Tout en se disant « solidaire » de l’épiscopat, il s’en démarque, notamment du cardinal de Paris dont l’histoire retiendra pourtant qu’avec sa proposition d’une simple prière du 15 août, il a joué un rôle déterminant dans le sursaut et le revirement de l’opinion publique nationale (et pas seulement catholique) face à ce qu’il a fort significativement ciblé comme une « supercherie », mot qui a déstabilisé jusqu’aux auteurs mêmes dudit projet. Mgr Dagens aurait-il aussi trouvé cette prière mariale de trop ? S’il a raison de craindre une récupération par des partis politiques dépassés par ce vaste et profond mouvement populaire, son discours rejoint néanmoins celui des socialistes, pressés d’en finir avec ce détonateur social dont ils ont si imprudemment allumé la mèche, au risque qu’il leur éclate bientôt en pleine figure. L’évêque d’Angoulême se met ainsi au diapason de son confrère de Marseille (et prochain président de l’épiscopat) pour qui « cette question est derrière nous ; nous sommes déjà passés à autre chose » (La Provence du 20 avril). Le Gouvernement n’en espérait pas tant.

Dans ce genre de débat et de combat – oui, de combat – se référer à « la joie » de l’élection d’un nouveau Pape est dénué de toute pertinence et de toute efficience. D’autant qu’en son temps et dans son pays, l’ancien cardinal de Buenos Aires avait adopté contre le même type de législation une attitude à l’opposé de celle de l’évêque français qui ne paraît pas, quant à lui, « préoccupé » outre mesure par ce que Mme Taubira a eu la franchise d’appeler « un changement de civilisation ». Il n’y a aucun « calcul politique » dans le refus radical de ce pseudo « mariage homosexuel » qui, même validé par le Conseil constitutionnel, demeure si attentatoire à la loi naturelle qu’il constitue « non pas une loi mais une corruption de la loi » (St Thomas d’Aquin).

On peut légitimement ne pas aimer les défilés dans la rue et privilégier d’autres formes de protestation. Mais on ne peut pas ne pas voir dans ces foules immenses qui n’ont cessé de grandir, la part la plus saine de notre peuple et de notre jeunesse, porteuse d’espoir pour notre pays que l’on dit trop souvent blasé, hédoniste et matérialiste. Plutôt que par le biais d’une analyse datée et crispée, c’est avec optimisme que Mgr Dagens devrait envisager cette nouvelle donne qui lui a échappé. Les manifestants, qui ont bravé la fatigue, le froid et les gaz de la police, n’avaient pas besoin qu’en plus on leur tire dans le dos.